Mise au point Malg,Boussouf, Colonel Lotfi : Le temps des vérités,parue dans le quotidien Le Soir d’Algérie par Said Sadi

Il n’aura pas fallu attendre longtemps. Les apparatchiks du Malg veillent toujours sur le discours politico-historique du pays dont ils ont une fois pour toutes dicté les termes et les interprétations.

10 jours après ma conférence du premier novembre, M. Ali Cherif Deroua intervient (le Soir d’Algérie du 11 novembre ) avec des méthodes dont le caractère oblique rend encore plus impérieuse, à mes yeux, une recherche et un éclairage exhaustifs et rigoureux du système Boussouf si on veut parvenir à une exploitation rationnelle et une analyse fine et adulte de la genèse, des sources doctrinales et des ressources politiques et logistiques d’une structure tentaculaire qui a fourvoyé le cours de la révolution algérienne avant de prendre en otage l’Algérie indépendante.

Mais avant d’aller plus loin, une précision s’impose pour dégoupiller les rengaines qui tendent à assimiler la critique de cette dérive à une stigmatisation sans nuance des jeunes cadres qui, souvent à leur corps défendant, ont été enrôlés dans une spirale dont ils n’ont découvert les tenants et les aboutissants que bien après la fin de la guerre. Quand je parle de boussoufisme, mon propos n’est même pas de cibler l’homme qui a conçu et géré un système qui a dépassé son auteur.

On parle bien de stalinisme, de castrisme, de salazarisme… Toutes choses égales par ailleurs, l’Algérie est toujours ensevelie sous le boussoufisme. Naturellement, et selon les convictions de ceux qui en traitent, ces dogmes sont donnés comme des étalons de réussite ou des illustrations d’une déchéance souvent fatale.

C’est parce que le pays est encore captif de ce système que je dis que rien ne peut se construire de nouveau en Algérie tant que l’on n’a pas élucidé la genèse, les mécanismes et les impacts passés et actuels de ce phénomène.
Rappel : dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2014, j’étais invité dans la commune d’Iferhounen ( Djurdjura ) qui compte 1 600 chouhada pour animer une conférence sur les origines, le déroulement et les projections du Premier Novembre.

Pour ne pas sombrer dans les narrations soporifiques qui ont déformé la réalité et voilé la complexité de la guerre de libération nationale, j’ai proposé une lecture prospective de l’insurrection qui a conduit à l’indépendance du pays.

Comme beaucoup d’Algériens, je m’interroge sur les causes qui ont fait qu’une guerre de libération ayant rassemblé l’essentiel des forces vives du pays autour du mot d’ordre de l’indépendance qui devait se parachever dans le cadre d’un «Etat démocratique et social» s’est abîmée dans un marasme où la violence et l’opacité, accouchant d’une corruption matérielle et morale endémique, ont transformé le pays en champ de ruines dont personne n’ose aujourd’hui imaginer le futur.

Comme beaucoup d’Algériens, je découvre au fur et à mesure des témoignages et recherches auxquelles je peux accéder que le système Boussouf fut et demeure la matrice qui a engendré les slogans qui légitiment la violence, les fraudes électorales et l’opacité dont usent les hommes et les groupes qui ont confisqué la décision politique, abus par lesquels ils fondent un ordre intangible qui, indépendamment des acteurs qui en ont la charge, sévit avec la même rigidité depuis 1962 et même avant.

D’où mon invitation à une prospection sereine et méthodique d’un parcours aussi redoutable que mystérieux pour découvrir les inspirations, les pratiques et les motivations d’un homme qui a pu soumettre, dès le premier jour de son accès à la responsabilité formelle, l’ensemble des instances de la révolution au point d’en infléchir, voire d’en inverser valeurs et principes.

Un simple chiffre : plus de 2 000 cadres sont passés par la base du Malg Didouche Mourad en Libye, centre névralgique d’où Boussouf avait fini par ficher les responsables FLN et de l’ALN pour suivre le moindre de leur mouvement alors que le GPRA tournait, bon an mal an, avec une cinquantaine de personnes !! Ce n’est pas le GPRA qui avait à sa disposition un service de renseignement mais l’instance gouvernementale qui servait de feuille de vigne à un pouvoir omnipotent, opaque et sans contrôle. Déjà.

L’Algérie est face à une histoire en friche dont les nœuds gordiens restent tabous. La vraie question étant de savoir, entre autres, comment et pourquoi Ben Bella, profilé par les officines françaises et égyptiennes et adoubé par le clan Boussouf, a-t-il pu arriver au pouvoir en 1962 malgré un parcours des plus contestables. Et s’il faut se garder de tirer des conclusions hâtives sur des investigations que le pays ne peut et ne doit plus ignorer, il est fondamental, pour la paix, la cohésion, la sécurité et, disons-le clairement, l’honneur du peuple algérien que l’audit politique, organique et idéologique de l’instrument qui a imposé une forme de pouvoir avant même que l’Algérie accède à l’indépendance — et que le citoyen endure toujours — soit mené avec calme et résolution pour accéder au trou noir de la révolution algérienne.
Question simple : à quand l’ouverture des archives du Malg ?

La réplique de monsieur Ali Chérif Deroua, que j’ai pu croiser il y a quelques années, retient l’attention à maints égards.
Voici comment il introduit sa mise au point à ma conférence, mise au point publiée sous le titre de contribution. Parlant du compte-rendu fait par le correspondant du Soir d’Algérie, narration au demeurant tout à fait fidèle au contenu et à la ferveur qui a marqué la rencontre, M. Deroua, qui soit dit en passant, omet de décliner sa qualité d’ancien agent du Malg, assure avoir trouvé dans mon intervention « plusieurs anomalies ». On l’écoute :

1- M. Saïd Sadi déclare : «La compréhension exhaustive et saine de la Révolution sera toujours problématique tant que l’on n’a pas sereinement et complétement détricoté les origines, les méthodes et les objectifs du système Boussouf.» Et d’ajouter : «Jusque-là, il a entièrement raison puisqu’il ne s’agit que du point de vue d’un Algérien, d’un homme politique qui aimerait comprendre, discerner, détricoter, comme il le dit si bien, l’histoire d’un pan de la révolution algérienne. Mieux, je dis bien pourquoi pas et j’adhère à l’idée.» Fort bien.

Le problème est que M. Ali Chérif Deroua déroule ensuite un panégyrique de Boussouf qui élague tout ce qui, précisément, fait débat et assène : «Quitte à décevoir M. Sadi, Boussouf, avec un tel parcours, est un homme politique.»

L’appel au débat se transforme en attaque ad hominem. Intangible religion du Malg et de tous les démembrements qui lui ont fait suite qui polarise sur les individus des problèmes engageant la nation. L’affaire est donc ramenée au dépit d’un homme aigri par on ne sait quel sombre ressentiment. Disqualifier la personne pour escamoter l’objet de la controverse. Vieille technique de l’agit-prop des officines en charge de l’intoxication des foules.

Tout citoyen qui émet un avis, propose un inventaire ou cherche à s’immiscer dans un champ mémoriel national définitivement mis sous scellés par ceux qui l’ont confisqué est au mieux un intrus au pire un ennemi de la nation.

En clair, M. Ali Chérif Deroua tolère que l’Algérien interroge l’Histoire à la seule condition qu’il cautionne et valide ses thèses.
Je ne suis pourtant pas le premier à en appeler à la nécessaire introspection du cursus et du bilan d’un homme dont les conceptions et les actes ont pesé, pèsent et, si nous n’y prenons garde, pèseront encore — et à quel prix ? — sur l’avenir de nos enfants.

Voici ce qu’écrivait le 31 juillet 2008 le journaliste Saâd Lounès dans le site Agora-vox à propos d’un entretien accordé par le colonel Ali Hamlat à un de ses collègues du renseignement, le colonel M. C. Chafik Mesbah, publié dans le Soir d’Algérie les 23 et 24 juin 2008 : «En lisant l’interview, on ne peut s’empêcher de remarquer que M. Chafik Mesbah déroule “sous les paroles” du colonel Ali Hamlat toute une démonstration savante comme si Boussouf réfléchissait déjà en 1955 comme un stratège d’aujourd’hui qui a tout prévu.

La conception stratégique et futuriste de l’opération de formation, le professionnalisme de son organisation et son développement, “l’intuition psychologique” de Boussouf, “la profusion de moyens dont il a pu disposer au Maroc”… prêtent aujourd’hui à sourire. D’où donc Boussouf tenait-il ce professionnalisme et cette redoutable efficacité ? Etait-il donc un prophète ou un génie de la formation et l’organisation militaire ? Ou plutôt a-t-il été lui-même formé, encadré et coaché et par qui ?.. Voilà les vraies questions que devrait poser aux autres et se poser à lui-même Chafik Mesbah…»

Pourquoi donc un questionnement reste banal quand il est formulé par un journaliste devient-il dangereusement suspect ou iconoclaste dès qu’il est émis par un homme considéré comme non soluble dans la vulgate boussoufienne ? L’Histoire apporte la réponse. Dans les systèmes occultes, un homme de la secte peut avoir démissionné dans les pires moments de détresse nationale, il peut se fourvoyer tant et plus, il reste éligible à la responsabilité dès lors qu’il est reconnu par le logiciel clanique.

Et ce ne sont pas les manœuvres de rase campagne actuelles qui voit des décongélations politiques revendiquer le pouvoir comme s’il leur était naturellement destiné qui démentiront ce précepte.
Mais ce qui a, à l’évidence, poussé M. Ali Chérif Deroua à sortir du bois, lui habituellement si peu enclin à se prêter aux polémiques, c’est le fait qu’un opposant ait osé aborder le destin du colonel Lotfi. Il écrit :

2- M. Saïd Sadi poursuit dans son intervention, révélant : «Dès l’automne 1956, c’est-à-dire un mois après avoir pris ses fonctions en tant que responsable de la Wilaya V, Boussouf ordonne l’exécution de Lotfi qu’il avait convoqué à son PC d’Oujda.»

Ceux qui doutent de la nature de la formation dispensée par Boussouf à ses cadres et de l’usage que les moins scrupuleux en ont fait seront édifiés. Ce serait donc moi (âgé de neuf ans à l’époque des faits) qui aurait «révélé» que Boussouf avait ordonné l’exécution du colonel Lotfi. La vérité est que j’ai rapporté par le menu détail par qui, quand et où cette révélation a été émise dans la quatrième édition du livre sus-cité. M. Ali Chérif Deroua qui, pourtant, a lu l’ouvrage évacue sans état d’âme une donnée factuelle incontestable.

La «révélation» a été faite publiquement en 2006 à l’université Abou-Bakr-Belkaïd devant la veuve du colonel Lotfi par Abdellah Benblal, ancien officier de la Wilaya V, à qui l’ordre de tuer son chef avait été adressé et qui avait refusé de l’exécuter. J’ai fidèlement fait état de ce témoignage que tout un chacun peut trouver dans les actes du colloque organisé par l’association Ecolymet.

Voici la citation littérale de la déclaration de M. Benblal que l’on peut lire dans la dernière édition de mon livre : «Nous avions reçu une convocation de “45”, c’est-à-dire Boussouf, nous demandant de nous rendre à Engad… Mes amis… je vais vous faire une confidence que j’ai faite ce matin à mon ami Bali. Nous étions du côté d’Isser (Bensekrane), je reçois un message nous demandant de procéder à l’arrestation de Lotfi et de l’exécuter. Le message était signé “45”. Nous avons refusé.» M. Ali Cherif Déroua connaît ce maquisard. Il sait quand et où ce colloque a eu lieu puisque des apparatchiks du Malg y ont été malmenés.

Au lieu de prendre langue avec un ancien officier de l’ALN qui a eu le courage de refuser de commettre un assassinat et la dignité de «révéler» les travers d’un combat auquel il a tout donné avant d’embrasser la profession d’avocat au sortir de la guerre, M. Deroua s’emploie à cultiver la confusion en affirmant que c’est moi qui aurais «révélé» une information aussi capitale que dramatique de notre histoire pour obturer les failles par lesquelles commencent à poindre des tranches de vérité.

Là encore, il faut croire que ce n’est ni la gravité du crime projeté ni le miracle qui a fait que Lotfi en ait réchappé qui alerte M. Deroua ; non ce qui dérange c’est que cela soit connu et dit par un acteur dont le fonctionnement politique n’est pas calibré par le boussoufisme.M. Deroua s’étonne enfin que Boussouf n’ait pas éliminé Lotfi alors qu’il était à sa portée au Maroc.

Après avoir essuyé pareil rejet, Boussouf était bien obligé de s’accommoder d’un Lotfi adulé par ses hommes. Pour autant, le valeureux colonel, qui était tenu en suspicion permanente, n’a jamais pu donner la pleine mesure de ses capacités ; son plus brillant et plus proche collaborateur, le capitaine Zoubir, condamné à mort et exécuté après la sentence d’un tribunal express présidé par Boumediène, a payé de sa vie son adhésion à la gestion démocratique de la guerre prônée par son chef.

Mais il y a plus grave que ces désinformations qui, finalement, ne sont que les macérations d’une formation délivrée dans l’opacité et mises en oeuvre dans l’impunité. Cinquante ans après la guerre, on était en droit d’attendre de M. Ali Chérif Deroua un peu de recul, voire de scrupule et qu’il ne s’autorise pas ces spéculations à bon compte par lesquelles il amalgame les conceptions politiques à tout le moins discutables de Boussouf avec les positions éthiques de Lotfi. Il suffit de relire les confessions de Ferhat Abbas, très proche de Lotfi, (Autopsie d’une guerre) pour voir que les deux hommes étaient en tout point opposés.

Faute d’avoir pu s’émanciper —comme l’ont courageusement fait des dirigeants du Malg à l’automne de leur vie — des exactions et reniements qui ont tant coûté et coûtent encore au pays, M. Deroua aurait pu s’éviter d’attenter aux convictions et à la mémoire de l’un des officiers les plus vertueux de la guerre de libération nationale et dont on apprend maintenant que, lui aussi, a été tué par l’ennemi à cause d’un code radio supposé avoir été sécurisé par les services de Boussouf et qui l’a indiqué, sitôt rentré en terre algérienne, tout au long de son parcours aux troupes françaises.

Le système Boussouf a hanté les nuits du colonel Lotfi. Il n’a pas pu s’y opposer ni en limiter les méfaits mais il ne l’aura pas empêché de maîtriser son destin, lui qui a déclaré avant de rentrer sur le territoire national : «J’aime mieux mourir au maquis que vivre avec les loups.»
Les espoirs d’Abane, Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Amirouche, Zighoud, Lotfi et de tant d’autres ont été reniés et leur combat trahi. On en mesure chaque jour les conséquences domestiques et internationales. Est-ce trop demander que d’appeler au respect de leur sacrifice ?

M. Ali Chérif Deroua, je ne désespère pas de vous entendre un jour, vous aussi, soulager votre conscience comme l’ont fait dignement les Abedelkrim Hassani, Cherif Mehdi ou Abdellah Benblal dont je me suis fait un devoir de rapporter fidèlement les propos dans la quatrième édition de mon livre.
Je ne cherche pas à juger ni à accabler des hommes qui se sont engagés dans une lutte aléatoire et incertaine. Pour avoir moi-même vécu quelques situations de grandes difficultés, je sais que nul ne peut dire d’avance comment il pourrait se comporter avant l’heure de l’épreuve. Ce pourquoi je milite, c’est que les phases les plus obscures de notre histoire soient passées au crible de la vérité des faits.

Si l’on peut comprendre que des erreurs ou des fautes aient pu être commises, voire reproduites pendant la guerre, on ne peut se résoudre à maquiller, amputer ou taire les raisons qui les ont provoquées car elles perdurent. Le boussoufisme n’est hélas pas réductible à un homme. En 2014, il a pour noms péril sur la pérennité de l’Etat et érosion de la dignité de la nation, autant dire hypothèque du devenir de notre peuple.

Je n’ignore pas que les pensionnaires du sacrifice national s’évertueront à nous expliquer que ce n’est pas le moment de remuer le passé. Ce ne fut pas le moment de parler de démocratie en 1962, de liberté et d’identité en 1980 ou d’élections libres à l’occasion de tous les scrutins. A chaque fois que l’on a étouffé une vérité ou différé un débat, la facture a été politiquement délétère et, hélas trop souvent, humainement sanglante.

(Said Sadi,Le Soir d’Algérie du 17/11/2014)

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