La Tunisie s’apprête à élire son nouveau président de la République. Le président sortant, Moncef Marzouki, et l’ex-Premier ministre Beji Caïd Essebsi, s’affrontent lors du 2e tour de la présidentielle ce dimanche. Qui est Moncef Marzouki ? Qui sont ses électeurs ?

Décryptage de Nadia Tarhouni, présidente de l’association Uni*T, et Wajdi Limam, enseignant-chercheur.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immolait dans la ville de Sidi Bouzid. Quatre ans plus tard, les premières élections libres du président de la république tunisienne ont lieu. Autant dire que l’événement est historique et questionne autant qu’il intéresse.

Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 23 octobre 2011, et le score du parti islamiste d’Ennahda, nous avons observé une profonde reconfiguration du champ politique tunisien. Et une large partie des médias ainsi que de la classe politique tentent d’imposer la vision d’un modèle tunisien désormais bipolarisé.

Les islamistes et leurs alliés seraient donc de droite, forcément antidémocrates, et se retrouveraient opposés aux séculiers, mécaniquement démocrates et de gauche. Peu importe que la réalité soit plus nuancée, que l’alliance incluant les islamistes rassemble la gauche opposée à Ben Ali, que les séculiers ne soient pas si séculiers qu’il paraît et que parmi eux, on trouve certes des démocrates mais aussi des alliés de l’ancien régime.

Qui est Marzouki ? Qui sont ses électeurs ?

Dans cette nouvelle présentation du monde tunisien, tout devrait être manichéen. Il semblerait ubuesque de rappeler que ces mêmes arguments ont fait (et font encore) le bonheur des dictatures dans le monde arabe, et probablement nourri les extrémismes qui en ont émergé.

L’objectif de ce texte est de réinterroger les motivations profondes des électeurs de Moncef Marzouki que Beji Caïd Essebsi a qualifié de « djihadiste-terroriste ». Nous avons basé notre article sur plusieurs entretiens.

Comment un homme que beaucoup estimaient inexistant, affaibli et qui ne dépassait pas les 3% il y a quelques mois, se retrouve-t-il à sept points d’écart de « l’homme providentiel » qui habite les écrans TV tunisiennes depuis quelques semaines – à défaut d’une présence physique sur le terrain ?

L’intérêt est de se questionner les motivations de l’électorat Marzouki au-delà du bilan de ces trois dernières années. Qui sont ses électeurs ? Sont-ils à l’image des déclarations de Beji Caïd Sebsi ? Ou bien finalement, sont-ils à l’image de la Tunisie actuelle, la Tunisie d’après la révolution, plus « plurielle », plus « complexe » et plus « cosmopolite » qu’on ne le pense ?

Un discours axé sur les droits de l’homme 

Pour tenter de comprendre un homme politique, son parcours et sa stratégie, il ne suffit pas de s’attarder sur une période courte de sa carrière, mais bien de la prendre dans son ensemble. Analyser son discours autant que ses pratiques.

Dans le cas de Marzouki, c’est un discours axé sur la problématique des droits de l’homme qui l’habite depuis des décennies.

Actif depuis 1980 dans des ONG axées sur les droits de l’homme comme la LTDH puis au CNLT en 1998, il a construit une partie de sa carrière auprès d’opposants politiques à Ben Ali, et dès le début des années 2000, il a émis une réflexion de fond sur la question de l’ »islamisme » ou de « l’islam politique » au même titre que Ahmed Nejib Chebbi ou de Mustapha Ben Jaafar.

Selon Mohamed Moncef Marzouki, l’islam politique est une composante politique comme une autre dans le monde arabe, qui a sa place tant que celle-ci se plie aux règles de jeu démocratique, mouvement qu’il qualifie de « conservateur avec connotation religieuse ».

Ainsi, il se définit tantôt comme laïc, tantôt comme séculier, mais aurait tendance à attribuer à ces termes une définition propre au monde arabe.

Un rapport singulier à l’islam politique

Les définitions « à la française », comme il le dit, « n’ont pas leur place dans les pays arabes » qui ont leur propre histoire et vécu. Selon lui, la composante religieuse ne peut être niée ou balayée dans le monde arabe, au risque de renforcer les extrémismes religieux qui eux partagent moins les idéaux démocratiques.

Ce qui, au lendemain des élections 23 octobre 2011, a fait qu’il n’a pas tergiversé à l’idée de s’allier avec Ennahda. L’islam politique n’était pas à ses yeux un élément répulsif par essence. Pédagogue, il défend depuis de nombreuses années le fait qu’il faut amener les islamistes vers la démocratie et les éloigner de la tentation théocratique.

C’est la ligne qu’il continue à défendre aujourd’hui, en posant le même postulat vis-à-vis des salafistes, une approche pédagogique, pour créer du vivre ensemble et du commun.

La question du rapport avec les partis aux référentiels religieux a été centrale dans la construction du champ politique tunisien. C’est au nom de l’hostilité à l’islamisme que Ben Ali a en partie mis en place son projet politique et pu ainsi instaurer un régime autoritaire.

Un homme qui cultive la simplicité

Pour tenter de saisir ce que le candidat Marzouki suscite et représente dans ce moment de l’histoire tunisienne post-Ben Ali, commençons par une analyse de la communication non-verbale, celle qui passe par les postures, les manières d’être, et les modes d’adresse.

Le président et candidat Moncef Marzouki cultive la simplicité. Il abhorre la cravate, porte le burnous, reçoit les Tunisiens les plus humbles et se fait recevoir par ces derniers, il use d’un arabe du quotidien (Darija), alors qu’on le sait excellent arabophone et francophone, il participe en cela à déconstruire la figure du « Zaim » arabe, inatteignable et retranché dans son palais, sauf à ses heures de gloires pour quelques bains de foules immortalisés.

Autant dans un contexte historique d’indépendance, Bourguiba provoquait sur son passage des bains de foules passionnées et volontairement présentes, autant ceux de Ben Ali étaient de pâles mises en scène où les Tunisiens se rendaient sans gaieté de cœur …

Les générations d’écoliers qui, durant les 20 années de règne de Ben Ali, ont dû prendre les bus affrétés spécialement pour aller commémorer la date du 7 novembre s’en souviennent encore aujourd’hui.

En rupture avec les codes traditionnels

C’est avec ces rituels et mises en scène du pouvoir qu’il nous semble que Marzouki a voulu rompre en ouvrant le palais de Carthage aux visites, en rentrant chez lui à Sousse tous les week-ends, en s’habillant simplement comme il en avait l’habitude, en troquant la cravate pour le ‘Barnouss’ et  en s’adressant aux Tunisiens dans la langue du quotidien.

Nous sommes ici au cœur d’un processus de démystification et de rupture avec les codes classiques et traditionnels, auxquels la société tunisienne – mais pas seulement – s’était habituée. Au-delà de la querelle partisane autour du candidat Marzouki, il s’agit de prendre en compte ces aspects qui peuvent paraître secondaires, et qui pourtant prennent tout leur sens lorsqu’on enquête auprès des citoyennes et citoyens tunisiens qui le soutiennent.

Sensibles à cette symbolique de la rupture dans le discours mais aussi dans la représentation, cette proximité du candidat avec ses concitoyens est à relever. Aujourd’hui, après la chute de Ben Ali, une partie des citoyens tunisiens opte pour la rupture avec les codes physiques du passé idéologique. Marzouki change les codes de présentation de soi dans la vie en Tunisie. Il vient titiller une norme du passé qui résiste aux mutations en cours.

Pour décrire un électorat, il faut commencer par ‘observer’ et ‘écouter’ sans juger, voire préjuger mais aussi se défaire du prisme médiatique, de celui des réseaux sociaux et des fantasmes construits par le règne du manichéisme. Tendons l’oreille aux marzoukistes en France…

Poursuivre le processus révolutionnaire

Parmi les motivations de ce vote, chez les quelques Tunisiens que nous avons interrogés, revient l’idée que Marzouki est la meilleure manière de poursuivre le processus révolutionnaire. Son « passé d’opposant à la dictature de Ben Ali et de farouche défenseur des droits de l’homme » sont un gage de « caution morale », contrairement à Beji Caïd Essebsi.

Sont évoqués spontanément son rôle fondamental dans cette période de transition démocratique, sa contribution à la préservation de l’unité nationale ainsi que ses prises de positions courageuses sur le plan international.

Son soutien indéfectible à la cause palestinienne est très souvent cité par son électorat. Mais aussi pour la rupture des relations diplomatiques avec la Syrie de Bachar-el-Assad et son soutien sans faille au processus démocratique égyptien, notamment lors de son discours en langue arabe à l’ONU en septembre 2013.

L’hostilité perceptible que lui porte certains médias connus pour être pro Ben Ali joue aussi un rôle dans les motivations des électeurs. Nos interviewés affirment ressentir d’ores-et-déjà les prémices avant-coureur du retour de l’ordre ancien, le retour de vieux réflexes dans la mise au pas de certains médias qui versent dans une forme renouvelée de propagande.

Un vote d’arguments rationnels

Moncef Marzouki est apprécié pour la langue politique qu’il parle et la voix tunisienne qu’il sait incarner dans ce qu’elle dit au monde. La question des libertés, des droits de l’homme et de l’égalité sociale est nous pouvons dire le troisième argument cité par ses électeurs en sa faveur. Ainsi dire, le vote Marzouki est bien plus un vote d’arguments rationnels, qu’un vote de fanatiques irresponsables.

Pour ne pas conclure, car il devient de plus en plus difficile de conclure quand on parle de la situation politique tunisienne aujourd’hui, la bipolarisation ne peut s’appliquer nulle part dans le pays.

Beji Caid Essebsi lui-même, bien qu’il ait un intérêt politique à promouvoir la bipolarité, pour devenir ainsi le garant de la République moderne, n’est pas à la tête d’un électorat homogène.

Les nostalgiques de l’ancien régime y côtoient des militants de gauche authentiques, ayant peur des islamistes, ou des Tunisiens effrayés par un quotidien qui rend toute volonté de remettre de l’ordre attrayante.

Un électorat pluriel

L’électorat homogène n’existe plus. A-t-il d’ailleurs jamais existé dans l’histoire de la Tunisie contemporaine ?

Ce qui semble émaner de nos observations, de la décantation de nos explorations des terrains tunisiens, c’est que la réalité du politique se décline indéniablement au pluriel et exige qu’on ne tente pas de les aplanir par un tropisme binaire.

Si le récit national tunisien était jusqu’ici marqué par l’omnipotence de l’unité, nous pouvons constater que la révolution a levé le voile sur les diverses voix qui habitent le quotidien tunisien.

Indépendamment du vainqueur des élections présidentielles tunisiennes, le challenge de la Tunisie de ces cinq prochaines années est d’admettre sa pluralité, tout en acceptant le potentiel de désaccords qu’elle porte en elle, intégrer la diversité des opinions politiques de chacun, tout en renonçant au réflexe de l’invective identitaire.

(L’OBS Le Plus)

 

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