L’un est le favori de l’élection présidentielle, l’autre n’est pas candidat. Leurs projets politiques les opposent mais Béji Caïd Essebsi, 87 ans, et Rached Ghannouchi, 73 ans, devront peut-être gouverner ensemble.

Les deux mains posées sur la pierre tombale, la tête légèrement baissée en signe de recueillement, l’homme aux cheveux grisonnants se laisse gagner par l’émotion, seul, dans le vaste mausolée. C’est en rendant une nouvelle fois hommage au père de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba, que Béji Caïd Essebsi lance sa campagne présidentielle ce 2 novembre dans un Monastir acquis à sa cause. Quelque 15.000 personnes attendent à l’extérieur leur héros, « le seul capable de réunir tout le pays », diront la plupart des présents. Une image forte savamment orchestrée par ce vieux briscard de la politique.

A bientôt 88 ans, « Béji », ou « BCE », est un survivant. L’homme, qui a participé à l’ancien régime chassé par la « génération dégage » de la révolution de 2011, est celui qui vient de mener son parti, Nidaa Tounes – Appel de la Tunisie -, à la première place au Bardo, l’Assemblée nationale, lors des législatives d’octobre.

Figure de la Tunisie d’autrefois

A 180 kilomètres de là, au même moment ce 2 novembre, c’est dans un hôtel de Gammarth, au nord-est de Tunis, que le parti islamiste Ennahda réunit à huis clos les 150 membres de son conseil politique, le Majlis al-Choura, autour de son leader Rached Ghannouchi. Dans le plus grand secret, les dirigeants d’Ennahda se déchirent sur la nature des alliances à nouer en vue de la présidentielle du 23 novembre, à laquelle le parti ne présente pas de candidat. Aux élections législatives, le parti islamiste est arrivé second derrière Nidaa Tounes. Un sacré revers pour le parti qui était la première force politique du pays depuis 2011 !

Ghannouchi est, lui aussi, une figure de la Tunisie d’autrefois. Acclamé à son arrivée à l’aéroport par des centaines de militants à son retour d’exil en 2011, après la fuite de Ben Ali, le leader islamiste, membre des Frères musulmans, a su occuper le devant de la scène politique tout en se gardant bien de prendre une fonction officielle. Il a habilement laissé à d’autres l’éphémère poste de Premier ministre pour mieux conserver la tête du parti et tirer les ficelles, en sous-main, de la politique tunisienne.

Aujourd’hui, Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi, ces « cheikhan », disent les Tunisiens pour désigner d’un seul terme les « deux vieux », les « deux cheikh », sont les hommes d’influence de la première présidentielle libre de Tunisie.

Bourguibiste assumé

Béji Caïd Essebsi, bourguibiste assumé, se présente comme l’héritier de l’homme qui – dans l’imaginaire collectif tunisien – libéra la femme et envoya tous les enfants gratuitement à l’école dès 1956. Il gère de nombreux portefeuilles ministériels clés de 1965 à 1986 – Défense, Affaires étrangères, Intérieur – et occupe ensuite des postes d’ambassadeur, notamment en France. « Il est l’homme qu’il faut pour faire face à l’ennemi commun du peuple tunisien : Ennahda », souligne le politologue Hamadi Redissi.

Essebsi veut devenir président pour boucler la boucle avec Bourguiba, l’incarner de nouveau », explique le plus grand philosophe tunisien et anthropologue spécialiste du Coran, Youssef Seddik.

Mais, selon ce traducteur d’Althusser, « Béji » est « un homme du passé ». L’ancien ministre de Bourguiba aurait pu se servir de son prestige retrouvé pour influencer la vie politique sans être directement aux commandes. Pourtant, selon Youssef Seddik :

Son défaut, qui était également celui de Bourguiba, est d’aller vers ce qui lui convient personnellement plutôt que vers ce qui est bon dans l’absolu ».

Béji Caïd Essebsi est également attaqué pour son rôle au ministère de l’Intérieur lors de ses années au service de la dictature de Bourguiba.

Essebsi a été le ministre d’un dictateur et ministre de l’Intérieur dans l’un des pires moments de la torture », relève Youssef Seddik. « C’est l’homme de Pascal : mi-bête, mi-ange. C’est un humain, et rien de ce qui est humain ne lui est étranger », appuie le philosophe.

Plusieurs actions en justice ont été intentées contre l’ancien ministre par des militants de la gauche anti-Bourguiba torturés en prison durant ces années. Des mauvais traitements auxquels goûteront aussi Rached Ghannouchi et ses pairs quelques années plus tard, à un moment où Essebsi, lui, a déjà quitté son poste.

Opposant en exil

Le cofondateur d’Ennahda a d’ailleurs passé sa vie entre l’exil et la prison. Parti étudier au Caire puis à Damas et Paris car il était opposé à la modernisation du pays entreprise par Bourguiba, il est finalement de retour en Tunisie en 1969, où il enseigne la philosophie islamique. « Nous avons travaillé ensemble deux années au lycée Kairouan en 1971 et 1972 », se souvient Youssef Seddik.

C’était un homme plutôt timide qui rassemblait autour de lui des jeunes gens pour la prière, raconte son ancien confrère. Il présente une certaine modernité, de l’humour, mais tout cela est un vernis. Il vit dans ce que le patrimoine arabe appelle les ‘pages jaunes’, les jurisprudences anciennes du XIIe ou du XIVe siècle. »

Le petit enseignant de Kairouan a alors déjà fondé avec Abdelfattah Mourou le Mouvement de la Tendance islamique (MTI), qui deviendra Ennahda. D’abord clandestin, le groupe diffuse l’idéologie des Frères musulmans et mène des actions dans le milieu universitaire en interrompant les cours à l’heure des prières, faisant pression sur les femmes qui portent des tenues prétendument non conformes aux préceptes de l’islam ou sur les étudiants ne respectant pas le jeûne du ramadan. Ce n’est que le 6 juin 1981 que le parti devient officiel. « C’étaient les années des longues peines de prison », se souvient Abdelfattah Mourou. Et, pour beaucoup, des années d’exil aussi. Rached Ghannouchi vivra vingt-cinq ans en Grande-Bretagne. Une décision que ses détracteurs lui reprochent.

Je regrette son choix, reconnaît Abdelfattah Mourou. Rester à l’écart de la réalité du terrain pendant plus de vingt ans, c’est prendre le risque de perdre le pouls du pays. »

Le retour des « cheikhan »

Des années loin de la Tunisie pour l’islamiste, loin des responsabilités pour Essebsi. Si le compagnon de Bourguiba s’associe un temps au nouveau pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali en devenant notamment président du Parlement jusqu’en octobre 1991, il gardera ensuite ses distances avec un régime répressif qui placera les Tunisiens en résidence surveillée pendant vingt-trois ans, et dont le président à vie captera les richesses du pays pour son seul clan.

Il faudra attendre 2011 et la révolution pour que les « cheikhan » opèrent leur retour : Ghannouchi en rentrant au pays, Essebsi en acceptant le poste de Premier ministre intérimaire au lendemain du départ de Ben Ali. Deux retours. L’un en coulisses; l’autre, sur le devant de la scène.

Dès son arrivée, Ghannouchi prétend ne pas vouloir de responsabilités. « Il a été extrêmement clair, affirmant que son retour n’était pas un retour à la Khomeini. Et il a respecté sa parole », dit pour sa défense Ajmi Lourimi, membre du bureau politique d’Ennahda.

Rached Ghannouchi est revenu avec la posture d’un sage focalisé sur les questions de philosophie islamique qui ne s’intéresserait à la politique que par contrainte, analyse le politologue Larbi Chouikha. Dans les faits, il a le premier rôle politique dans ce pays. »

Mais le chef d’Ennahda va être traumatisé par la destitution forcée du président islamiste égyptien Mohamed Morsi, en juillet 2013. Ce « tremblement de terre », comme il le qualifiera lui-même, va peser lourdement sur la ligne politique d’un parti qui se pense comme une part de l’internationale islamique.

Rôle des femmes et religion

Ghannouchi ressent l’urgence de prendre quelque distance avec la radicalité, d’accepter le compromis, de se brider pour mieux maintenir son influence. Il souhaite aujourd’hui montrer à l’organisation internationale des Frères musulmans qu’on peut être au pouvoir sans être à la première place.

Il sait que le pays n’est pas prêt à porter à sa tête un pouvoir islamiste. Alors, il manœuvre pour influencer sans se mettre en danger. Car il est prêt à tout sauf à un retour vers la prison et l’exil », explique Samir Taieb, secrétaire général du parti de gauche Al-Massar.

Une habileté politique également saluée chez Béji Caïd Essebsi, qui affirme n’avoir jamais voulu refaire de la politique. C’est parce qu’il a été impressionné par la ferveur populaire lors d’un grand meeting des forces anti-Ennahda, en mars 2012, qu’il a décidé de fonder, avec le succès qu’on connaît, le parti Nidaa Tounes. Les valeurs défendues par cette coalition de tous les anti-islamistes : séparation des pouvoirs religieux et politique, respect des libertés individuelles, droits des femmes.

Le religieux rêve d’un monde où chaque femme respecterait les lois de la pudeur islamique. Essebsi, lui, ne cesse de rappeler cette illustre époque où Bourguiba n’hésitait pas à fendre la foule pour libérer du voile la chevelure d’une Tunisienne.

Vers un gouvernement d’union nationale ?

Pourtant, le « séculaire » s’emporte, fait des gaffes ! Comme quand il refuse, sur un plateau de télévision, alors qu’il tire gloire d’avoir contribué à faire du statut des Tunisiennes un des plus progressistes du monde arabe, de répondre à la vice-présidente du Parlement, lui jetant à la figure un terrible : « Ce n’est qu’une femme ».

Cette façon de faire, ajoutée aux accusations de torture lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, aurait mis hors course n’importe quel autre candidat », assure Hichem Guerfali, président de l’institut de sondage 3C Etudes.

Mais, souligne cet observateur de la vie politique tunisienne, « Béji est au-dessus de ça. On lui pardonne tout ». Jusqu’à ses rapports cordiaux avec le camp adverse ?

Car Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi ne sont ennemis que sur le papier. D’ailleurs, les partis des deux chefs ne se préparent-ils pas à l’éventualité de devoir participer côte à côte à un gouvernement d’union nationale ? Et, si l’alliance entre les deux frères ennemis de la Tunisie était finalement nécessaire pour conduire le pays sur le chemin de la démocratie ?

Pas si sûr, met en garde le philosophe Youssef Seddik : « Sans aucun doute, la différence entre ces deux hommes est le patriotisme. A 88 ans, si son pays était en danger, Béji Caïd Essebsi prendrait les armes sans hésiter. Rached Ghannouchi, animé par la nostalgie de la grande nation islamique du temps de Mahomet, serait tenté, lui, de se tourner vers le Qatar. Il ne faut jamais oublier ce qui motive les hommes au plus profond d’eux-mêmes. »

(Céline Lussato, l’Obs,23-11-2014)

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