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Le dernier soupir de Boabdil

ByAM

Mar 17, 2014

Le 12 août 1963, Ferhat Abbas démissionnait de la présidence de l’Assemblée constituante après l’injure faite aux Algériens dans un cinéma de Bab-El-Oued. Quelques jours auparavant, le 31 juillet 1963, le Majestic était investi par des aventuriers venus piétiner le peuple et commettre le crime ignoble dont nous subissons à ce jour les effets dévastateurs.

Le peuple algérien qui venait de subir 132 ans de domination atroce ne savait pas encore ce jour-là qu’il allait être à nouveau colonisé et humilié par des comploteurs qui se faisaient passer pour des révolutionnaires. Dans sa lettre de démission, désabusé mais clairvoyant, Ferhat Abbas nous prédit en quelques mots ce qui allait advenir.

«Le régime, écrivait-il, fabriquera des robots, des opportunistes et des courtisans.» Cinquante ans plus tard, les Algériens constatent tous les jours combien leur vénéré grand-père avait été visionnaire. Sa prédiction s’est réalisée bien au-delà de ses craintes et des espérances des aventuriers qui ont pris la décision abominable de recoloniser leurs compatriotes. Aujourd’hui, les dégâts sont incommensurables.

L’ignominie des courtisans est élevée au rang de vertu et de religion. Il n’est plus un secteur où le chef n’est pas idolâtré comme un dieu. Combien, dites-moi, sommes-nous à avoir subi dans la solitude les affres de la bassesse et de la médiocrité ? Combien sont-ils dans les placards pour n’avoir pas su convenablement aduler le chef ? Combien sont-ils encore aux prises avec ces potentats incultes et pleins de suffisance, ces Boabdils des temps modernes qui ont piétiné leur honneur et travaillent à nous faire perdre notre patrie ? Gare à la moindre manifestation de dignité !

Bientôt, tous les substantifs qui entretiennent des relations suspectes avec l’honneur et la dignité seront bannis des lexiques. Un courtisan, voyez-vous, ou un larbin si vous préférez, ça ne rime point avec élégance et grandeur d’âme.

Aujourd’hui, Monsieur Ferhat Abbas, les dépravations que vous nous prédisiez sont devenues des qualités incontournables que leurs détenteurs revendiquent haut et fort.

L’idolâtrie du chef ne se cache plus ; au contraire, elle doit s’afficher ostensiblement car comment voulez-vous qu’ils puissent distinguer les meilleurs parmi leurs domestiques ? Sur ce point, les chefs font preuve d’une remarquable tolérance : leurs larbins jouissent d’une liberté d’expression à faire pâlir d’envie nos humbles journalistes ; ils peuvent à loisir adorer leurs chefs et surtout le crier sur les toits pour rester au premier rang.

Le métier de larbin n’est pas de tout repos, détrompez-vous, car la concurrence est rude. Une carrière brillante ne tient souvent qu’à un seul mot. Heureux celui qui trouve le premier le juste mot ! Mais il y a aussi le juste prix maintenant. Depuis que les Texans sont passés par là, il faut encore faire un détour par la caisse. Ils ont un mot pour ça je crois… Oui, c’est cela, rétrocessions… Il paraît que ça ouvre même les portes du paradis.

Vos courtisans-opportunistes-robots, Monsieur Ferhat Abbas, nous on ne les appelle plus comme ça. Le langage a évolué mais ils préfèrent eux-mêmes les noms qu’ont choisis pour eux leurs maîtres. Ils sont devenus valets, larbins, laquais, baise-main, baise-pied et autre chose encore que la pudeur m’interdit de nommer ici.

De toute façon, ils sont reconnaissables à vue de nez, à leur regard mielleux et à leur sourire obséquieux dès qu’ils sentent la présence du maître. Ils bavent et se déhanchent comme des concubines. Mais peut-être ne savez-vous pas que les désirs des maîtres ont évolué aussi. Pour avoir été eux-mêmes larbins, ils ne se contentent plus de paroles creuses ou de sacs-poubelles débordant de billets de banque. Ils ont perfectionné la courtisanerie et placé la barre très haut.

Eh oui ! la larbinerie aujourd’hui compte des techniques que peu de larbins maîtrisent à moins d’avoir joué au football et appris à passer le ballon.

Le larbinisme moderne commande de devancer les évènements et de prendre la défense du maître avant même qu’il ne soit offensé, sortir ses crocs avant les autres et mordre pour faire mal. Peut-être vous jettera-t-on un sucre d’orge ?

Voilà où nous en sommes mon cher Ferhat Abbas. Je dis mon cher parce que je te connais et t’aime comme on aime son grand-père. Les courtisans d’aujourd’hui ont investi les hautes sphères avec des gènes mutants qui leur donnent le droit de t’insulter en insultant tes enfants.

Nous restons sans voix devant les relents nauséabonds qu’ils dégagent. Leurs pas souillent la terre d’Algérie et ils s’apprêtent à imposer au peuple la camisole de force dont tu parlais dans ta lettre de démission s’il ne se tient pas tranquille à l’intérieur des lignes rouges qu’ils lui ont tracées.

Ceux qui ne les aiment pas n’aiment pas l’Algérie, paraît-il. Mais rassure-toi, grand- père, nous restons sereins car il se trouvera bien quelqu’un parmi ces valeureuses jeunes femmes et valeureux jeunes hommes pour balancer son mégot dans le tas de foin qui leur sert de ventre. Tu souris ? Je sais déjà ce que tu vas me dire : ils perdront l’Algérie comme ils ont perdu l’Espagne…

Mohamed Djaâfar (Le Soir d’Algérie du 17 mars 2014)

AM

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